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Les leurres numériques

Edité aux presses Universitaires de Valenciennes en 2008

Textes de Johan Grzelczyk, Philosophe, directeur de projet au Printemps Culturel.

« Les compositions de François Martinache sont en conséquence autant de jeux d’imbrications, de liens, de parcours, de jonctions permettant à chaque organe de participer à la destinée d’un organisme qui le dépasse et qui cependant ne pourrait être, ou tout au moins ne pourrait être en l’état sans la participation de tous. »

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Les leurres numériques

Adepte de la création assistée par ordinateur, autrement appelée « art numérique », on aura tôt fait de classer François Martinache parmi les représentants d’un modernisme débridé, voire même d’une forme de post-modernisme dont notre XXIème siècle balbutiant aurait d’ailleurs encore à dessiner les contours.

Sans même parler du contresens qui consisterait à confondre moyens techniques et démarche artistique, c’est pourtant bien plus à certains penseurs du XIXème siècle qu’aux innombrables chantres actuels de la high-tech que les oeuvres de François Martinache font échos. Toutes posent en effet la question ontologique (entendue au sens classique d’étude de l’être en tant qu’être et non dans son acception contemporaine liée aux sciences informatiques) au cour de leur dispositif plastique et toutes semblent l’aborder sous l’angle organiciste : ici chaque élément de la « toile » s’impose dans sa relation aux autres organes constitutifs de l’ensemble de telle sorte que, quelle que soit par ailleurs la nature de leurs relations réciproques, ils interagissent entre eux pour faire exister (et le cas échéant périr) ce qui est. Tout est là question d’équilibre et François Martinache s’emploie précisément à le mettre systématiquement en péril : qu’un organe vienne à prendre le pas sur son voisin, à se désolidariser de celui-ci, à remettre en question sa fonction au sein de l’organisme et c’est soudain l’existence elle-même qui se métamorphose, s’adaptant tant bien que mal à ses nouvelles règles internes et offrant ainsi le spectacle de la vie en train de se faire, de se réinventer perpétuellement dans le seul but de continuer à être.

C’est dire que c’est à un spectacle éminemment visuel que nous invite l’artiste. Ici ça s’entrechoque, ça dégouline, ça se télescope, ça fusionne, ça éclôt et ça se décompose. L’existence n’est plus seulement un concept mais une réalité tangible qui se donne à voir, un magma d’énergies dont il nous est loisible de scruter les perpétuelles métamorphoses et d’observer la dynamique interne.

Quant à savoir quelle est la nature exacte de ces organismes dont l’existence nous est montrée, c’est là un point que François Martinache se garde de trancher. On devine que chaque organisme dépeint n’est jamais lui-même qu’un des multiples organes d’un organisme autre qui le comprend. L’organicisme se fait cosmogonie : ce qui vaut pour toutes formes de vie vaut pour l’homme et ce qui vaut pour l’homme vaut pour l’univers. Les compositions de François Martinache sont en conséquence autant de jeux d’imbrications, de liens, de parcours, de jonctions permettant à chaque organe de participer à la destinée d’un organisme qui le dépasse et qui cependant ne pourrait être – ou tout au moins ne pourrait être en l’état – sans la participation de tous.

Poser la question de ce qui est c’est aussi, pour François Martinache, une manière de s’interroger sur sa propre pratique artistique. Les « leurres numériques » ne sont jamais, de ce point de vue, qu’une des modalités possibles de la mimesis entendue comme leurre artistique : ce qui est c’est aussi ce qui semble être, ce qui nous est donné à voir comme étant ou comme pouvant être… Ce que l’on voit dans l’ensemble des compositions présentées par l’artiste ce sont les coups de pinceaux, les variations du trait, les épaisseurs des matières, la variété des matériaux accumulés et partiellement superposés, comme collés les uns aux autres, les uns sur les autres. Ce qui est c’est un ensemble d’impressions photographiques contrecollées sur aluminium et chimiquement associées à un revêtement plexiglas transparent (technique Diasec®), une série de compositions conçues à base de calques informatiques, lesquels proviennent eux-mêmes de carnets de croquis virtuels, dessinés à la palette graphique.

Pour retrouver le geste du peintre, il aura en effet fallu à François Martinache se libérer de ce qui constituait depuis toujours son attirail de plasticien et s’affranchir des différentes peintures, des divers matériaux et des multiples produits chimiques grâce auxquels il composait depuis toujours ses oeuvres dont il s’attachait déjà tout particulièrement à faire apparaître les différentes strates de constitution et la nature des matériaux utilisés, au besoin en leur faisant subir de multiples traitements (usure, abrasion, froissement, déchirure…). Le processus était devenu trop lourd et pour tout dire inapproprié, le rapport avec ce qui est (et donc avec ce qui est à montrer) par trop médiatisé. Pour retrouver le geste du peintre, il aura fallu à François Martinache abandonner la peinture.

Aujourd’hui ses oeuvres font coïncider par transparence ce qui doit être vu et la manière dont cela est donné à voir. Signifiés et signifiants tendent à se confondre : les multiples calques dont l’association, aussi complexe que supposée inaltérable, forme l’?uvre constituent eux-mêmes une expression tangible de ce qui est.

Alexis Trousset, artiste plasticien, performeur et Enseignant à l’Ecole Supérieur d’Art de Tourcoing.

« Les couleurs semblent radioactives, acides et corrosives. Le graphisme utilisé vibre et explose en particules. L’ensemble produit l’impression bien étrange de génération spontanée et éphémère. De ces compulsions aux couleurs acides, comme emplies d’énergie, découlent une sensation de chaos total (chaos est à entendre ici comme une alternance d’ordre et de désordre, et donc comme une fracture), mais surtout un état d’instabilité. »

 

Mix et remix art

L’oeuvre de François Martinache tire son fonctionnement d’un mixte de signes abstraits, de logos, de formes figuratives reprises de bandes dessinées, de lettrages (vus aussi bien dans la pub, la mode, des ouvrages anciens), et de schémas techniques. Cette oeuvre s’attache essentiellement à mettre en scène ces différents éléments qui ne jouent pas comme un simple vocabulaire pictural, mais plutôt et c’est là leur singularité, comme des facteurs actifs faisant penser à des réactions chimiques en chaîne.

Les dernières séries de son travail sont des images numériques, plus exactement des grands tirages marouflés sur aluminium. Elles sont animées d’une énergie ravageuse où tout entre en collision et s’alimente de formes multipliées par strates et superpositions déformatrices. Les éléments figuratifs sont rendus illisibles à force de distorsion ; certaines parties ont subi tellement d’opérations qu’elles ne sont plus qu’îlots abstraits suspendus dans l’espace.

Les couleurs semblent radioactives, acides et corrosives. Le graphisme utilisé vibre et explose en particules. L’ensemble produit l’impression bien étrange de génération spontanée et éphémère. De ces compulsions aux couleurs acides, comme emplies d’énergie, découlent une sensation de chaos total (chaos est à entendre ici comme une alternance d’ordre et de désordre, et donc comme une fracture), mais surtout un état d’instabilité. Cette destabilisation fonctionne comme une allégorie rendant compte d’un croisement irréversible entre deux mondes, telle la rencontre de l’ordinateur et de la peinture. En témoigne le roman de James Graham Ballard « CRASH » où l’humain et la machine fusionnent par l’accidentel violent. Se tissent de nouveaux rapports corporalisants (une sexualité noire). Cette nouvelle configuration de l’humain n’est possible que sous l’emprise d’une initiation ; les débris de machine perforant les corps matériels et vivants, et une fusion opérante marque ainsi l’avènement du nouveau corps, « de la nouvelle chair ».

Dans la peinture de François Martinache, il s’agit certes de mettre en scène une rencontre, mais aussi d’arriver au numérique par le sacrifice de la peinture. Ce sacrifice confinant à l’ironie se réalise dans des leurres semant une certaine confusion dans notre regard. C’est pour dépasser le trop sérieux de la peinture que François Martinache nous égare : cela lui permet de créer de nouveaux rapports de perception, par cette rencontre irréversible numérique-peinture. La peinture désormais numérique affirme une nouvelle grammaire issue d’un avènement (la rencontre de la toile et de l’ordinateur) radical.

L’artiste numérique use d’une banque d’images provenant, en grande partie, de voyages en Asie. Ces images, nous l’avons vu, sont répertoriables. Mais lorsque François les travaille avec ses logiciels, elles se transforment, changeant littéralement de forme ; comme en perte « d’identité », en perte « d’enracinement », elles deviennent en quelque sorte de « nulle part » ou de « partout ». Cet ouvrage, à l’instar d’un travail de sape ou de remix, re-compose des images nomades, des diagrammes, des fragments, des micro-tags, des atomes de couleurs, des nano-mondes ou encore des pastilles en densité ou en désagrégation.

Ce corpus est là pour renforcer la tension entre ce qui est du domaine de la peinture, des techniques de reproduction et du domaine du virtuel. Depuis le pop art et l’arrivée massive de l’utilisation de l’ordinateur, nombre d’artistes ne peuvent plus se reposer sur les discours confortables de l’art pour l’art. François Martinache développe donc une attitude critique vis-à-vis des médiums qu’il emploie et des esthétiques ayant encore cours : minimalismes, néo-expressionnismes, art abstrait ou figuratif. Les nouveaux enjeux des machines à voir ne constituent pas pour François Martinache une doxa positiviste sur le tout technologique, mais plutôt, grâce à l’ironie et au sabotage des images, une manière d’être clairvoyant aujourd’hui en tant qu’artiste et de se mesurer (et ce n’est pas rien) à ces machines.

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